Léger ou profond ? Libertin ou moraliste ? Fidèle ou insoumis ? Plagiaire ou créateur ? Complaisant ou courageux ? Aimable dilettante ou ciseleur infatigable de rimes pour une postérité séculaire ?
Jean de La Fontaine (1621-1695) déconcerte : tout chez lui, dans sa vie et aussi dans son oeuvre est binaire ou à deux faces par une sorte d’exacte et permanente opposition des contraires… Elle est la marque incarnée durant toute son existence de cet esprit libre et original qui a marqué la littérature française du Grand Siècle et bien après.
Il l’écrira d’ailleurs lui-même : « Ne point errer est au-dessus de mes forces »…
D’autres contemporains, plus ou moins bien attentionnés l’écriront aussi pour lui : « Belle paresse est tout son vice » (François de Maucroix (1609 1708) 7♠, ou encore : « La Fontaine écoute, attentif, et distrait à la fois, disparaît sans crier gare et réapparaît de même » (Ibidem) et même enfin dans son éloge funèbre par le grand théologien Fénelon (1651-1715) 7♦ tout comme lui : « Combien chez lui cette négligence dorée se montre supérieure à un style plus poli ! »…
Mais en vérité, peut-on leur donner tort ? Peut-on à la fois être novice au couvent de l’Oratoire à Paris et passer son temps à lire des poètes plutôt que des théologiens ? Obtenir son diplôme d’avocat et ne composer que des odes ? Acheter à grand prix une charge de Maître des Eaux et Forêts et se perdre en plein bois avec son écritoire ? Ecrire tout-à-la-fois des contes licencieux interdits par la police et des fables moralisatrices récitées par les enfants plus de trois siècles après ?
Ses fables elles-mêmes, impérissables tant elles incarnent notre âme humaine, sont fondées presque toutes sur l’opposition d’attitudes et de valeurs contraires : La cigale prodigue et la fourmi avaricieuse ; le chêne prétentieux et l’humble roseau ; le renard flatteur et le corbeau naïf, et tant d’autres… Il en est de même d’ailleurs de toutes leurs morales, passées désormais en dictons du langage commun : « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » ; « le travail est un trésor » ; « aides-toi et le Ciel t’aidera » ; « tel est pris qui croyait prendre »… La Fontaine ce magicien des rimes, fait parler des animaux qui ne parlent pas et leur donne même des caractères humains et même un jugement qu’ils ne sauraient avoir, sans que personne enfant ou adulte, ne s’en soit jamais étonné : « Je me sers d’animaux pour instruire les humains ». Ce faisant, il élève à la valeur littéraire d’un chef d’oeuvre, un genre jusque-là modeste et sans éclat, destiné à l’apprentissage scolaire ou à des leçons enfantines.
Et que dire de ses nouvelles licencieuses et contes libertins écrits dans le même temps que ses fables moralisatrices comme celui du « Cocu battu et content » ? Jouant de l’implicite plutôt qu’une évocation crue de l’amour et de la sexualité, c’est un badinage subtil de dérobades et de provocations dont le lecteur lui-même devient complice. Le passage du graveleux au raffiné permis par le seul art de sa plume…
Cet art de l’opposition de valeurs contraires comme un parfait contrepoint, élevant l’une et abaissant l’autre, et passant aimablement de l’une à l’autre, à la fois pour l’amusement et la morale, pourrait-il par un nouveau contraire, être le signe chez l’auteur d’une sagesse
désabusée ? Comme si La Fontaine ne croyait finalement pas plus aux unes qu’aux autres ? Le rire plutôt que les pleurs…
Sa propre vie pourrait en effet et à-elle seule en témoigner : une éternelle errance, une alternance constante entre la paresse et le travail, l’indépendance et la courtisanerie, la licence et la résipiscence, le succès et l’échec… Ne se marie-t-il pas que par simple complaisance pour faire plaisir à son père ? Sa femme dit qu’il rêve tellement qu’il est quelquefois trois semaines sans croire être marié… Il ne s’entend du reste avec elle, entre deux maîtresses, que pour dépenser sa dot et l’héritage paternel. Il le fait sans retenue, s’endette et emprunte à tout va, contraint un jour de céder sa maison natale et même le banc de sa famille à l’église…
L’éternel flâneur de la vie sait en revanche être fidèle et courageux, le seul sans doute à l’époque, qui osera écrire et publier « L’élégie aux nymphes de Vaux » pour défendre son protecteur et mécène Nicolas Fouquet (1615-1680) K♣ emprisonné à vie à la forteresse de Pignerol par ordre du roi, ce qui lui vaudra alors le courroux et la rancune tenace Louis XIV toute sa vie, comme plusieurs obstacles à sa carrière littéraire. Le vieux libertin devra encore renier encore ses contes licencieux devant une délégation de l’Académie Française et abjurer aussi de son épicurisme et de ses écrits anticléricaux avant de recevoir le viatique ; on découvrira même à sa mort qu’il portait sous sa chemise le cilice…
Que conclure en vérité de l’homme lui-même, de sa vie et de son oeuvre ?
Jean de La Fontaine a incarné au plein sens du terme, tout au long du fil de sa vie et de ses créations, l’entièreté de sa carte de naissance du 7 de Carreau avec son défi de valeurs, ses doutes, ses choix et ses renoncements.
Le 7 de Carreau ne cesse parmi les autres cartes de la manifestation, d’échanger sa place avec une seule autre carte, le 9 de Coeur : le 7 de Carreau, carte du combat spirituel des valeurs contre le 9 de Coeur, carte de l’abandon de soi et de renoncement aux plaisirs et à l’amour, en défi ou jeu perpétuel…
Mais encore, une carte Planète 7 de Coeur pour les obstacles liés aux désirs personnels ; et aussi le 9 de trèfle en carte de décan qui est celle de la connaissance universelle mais aussi celle de l’abandon et des frustrations.
Un sept de Carreau ensuite en position Saturne/Saturne dans l’ordre naturel, qui est l’une des plus difficiles, seul face à son destin et responsable de ses échecs comme de ses réussites, de ses récompenses comme de ses punitions. La carte est à l’inverse placé en position Vénus/Vénus dans l’ordre de la manifestation qui est celle, tout au contraire, du choix de l’amour et de la vie facile et sans contraintes… La morale ou le plaisir ? Quel choix de valeurs et quel combat ? Quand le 7 de Coeur parvient à cette conciliation presque impossible, et s’il y réussit, il pourra alors resplendir d’une aura que peu peuvent atteindre. La Fontaine l’a-t-il alors atteinte dans sa vie ou alors après sa mort ?
« La Fontaine en a trop fait, à vouloir se dépasser, il a échoué » avait écrit à son époque de sa plume aiguisée, la Marquise de Sévigné (1626-1696) 7♠… On pourra assurément penser aujourd’hui le contraire.
Spader 4♠
